CRISE MONDIALE AUTOUR DE L’IRAK En 1991, l’hécatombe
14 après…En 1991, le traitement par les médias occidentaux de la guerre du Golfe donna l’impression d’un conflit propre. Le ministère américain de la défense offrit alors aux journalistes des « briefings » qui ressemblaient à des shows.
En 1991, le traitement par les médias occidentaux de la guerre du Golfe donna l’impression d’un conflit propre. Le ministère américain de la défense offrit alors aux journalistes des « briefings » qui ressemblaient à des shows. Pour ceux qui n’avaient pas connu la guerre du Vietnam, les démonstrations de M. Colin Powell, alors chef d’état-major des armées américaines, et de M. Richard Cheney, alors ministre de la défense, évoquaient presque ces jeux d’école élémentaire où les garçons exhibent leurs jouets militaires.
Ce qu’on montra moins, ce fut le sort de la population irakienne après la guerre. La plupart des journalistes ont du mal à faire un « sujet » sur le sort échu aux habitants les plus vulnérables d’un pays. Surtout quand il s’agit d’enfants et de vieillards souffrant d’un « taux de mortalité excessif ». L’actualité de ces derniers mois a conduit bien des gens à se demander combien de civils avaient péri pendant la première guerre du Golfe. La recherche que nous avons effectuée nous a amené à « désagréger » le nombre total des victimes irakiennes en cinq catégories : les civils victimes des effets directs de la guerre, de ses effets indirects, des soulèvements postérieurs au conflit ; les militaires directement victimes de la guerre et ceux qui ont péri à la suite des soulèvements consécutifs au conflit.
La première catégorie est celle à laquelle on pense en priorité. Elle inclut à la fois les décès qui se produisent quand des bombes manquent leurs cibles, quand elles les atteignent mais tuent des civils, quand des civils sont pris dans des échanges de tirs, etc. En nous fondant sur des témoignages directs et sur des données irakiennes recoupées par des témoignages directs, nous avons estimé qu’environ 3 500 civils auraient péri de cette manière. Si le décompte des victimes s’était arrêté là, le mythe de la guerre « propre » eût été plus facile à entretenir.
Mais, avant la guerre de 1991, de nombreuses études indiquaient que la mortalité des enfants et des nouveau-nés avait chuté brutalement dans la décennie précédente. Au cours de l’été 1991, quelques mois après la défaite des armées irakiennes, une équipe de chercheurs interrogea les femmes irakiennes en âge de procréer sur le sort des enfants nés depuis 1985. Pour chacun d’eux, ces femmes indiquèrent la date de leur naissance et, le cas échéant, de leur décès. L’analyse de ces données déboucha sur un taux de mortalité infantile en 1991 d’environ 93 nourrissons pour 1 000, au lieu du taux de 37 pour 1 000 prévisible si la tendance précédente avait été prolongée. L’écart entre ces deux chiffres débouche sur un nombre de 111 000 « morts excessives » en 1991, liées aux effets indirects de la guerre, lesquels incluent les bouleversements qu’elle a provoqués pour la société et pour l’économie du pays.
Les experts militaires nous ont permis d’estimer le nombre de morts dans les autres catégories retenues. Entre 49 000 et 63 000 soldats et officiers irakiens ont été tués de janvier à mars 1991 (les bombardements de l’Irak ont commencé le 17 janvier 1991 et l’accord de cessez-le-feu est intervenu le 3 mars). 5 000 militaires et 30 000 civils environ (dont les trois quarts avaient pris part au combat contre le régime de M. Saddam Hussein) auraient été victimes des soulèvements intérieurs qui ont suivi la victoire des armées de la coalition.
A l’évidence, le nombre des tués à la suite des effets indirects des opérations militaires, sanitaires par exemple, a été très largement supérieur à celui des autres catégories. Et c’est après la guerre que ces victimes ont été les plus nombreuses. 70 000 morts environ seraient des enfants de moins de quinze ans.
Comment expliquer ces décès ? La destruction des infrastructures du pays a largement contribué à ce surcroît de mortalité. Les civils qui meurent après un conflit armé le font en fonction de mécanismes presque identiques à ceux qui provoquent la mort de populations après un tremblement de terre, une inondation ou autre catastrophe naturelle. Dans sa vie de tous les jours, la population a en effet recours à des infrastructures lui permettant de disposer d’eau potable, d’électricité, de chauffage, de nourriture et d’un système opérationnel de distribution des médicaments. Quand ces infrastructures sont détruites, la vie des habitants est sévèrement menacée.
L’examen de ces données concernant les victimes de la guerre de 1991 démontre que les « lois de la guerre » n’ont pas tenu compte des changements relatifs à la technologie militaire. La règle dite de « proportionnalité » réclame que, pour protéger les civils, les opérations militaires veillent à épargner populations et objectifs civils. Ceux qui préparent une attaque armée doivent par conséquent prendre toutes les mesures nécessaires dans le choix de leurs moyens et de leurs méthodes pour minimiser le nombre des morts et blessés civils et pour éviter d’endommager les équipements qui leur sont indispensables. Surtout si ces « dégâts collatéraux » apparaissent disproportionnés eu égard à l’avantage militaire concret et direct que l’armée escompte en retirer.
Une telle règle ne s’applique en général qu’aux victimes civiles directement provoquées par des opérations de guerre. Mais, quand les guerres sont livrées de manière à ce que le nombre des victimes de cette catégorie apparaisse limité pendant la période des engagements armés, au prix d’une explosion de leur nombre après la fin du conflit, la règle habituelle doit être interrogée. Tout comme le « calcul » - comparer l’avantage militaire obtenu au nombre de victimes civiles, directes et indirectes, lié aux moyens mis en oeuvre (2). Par ailleurs, les sanctions économiques pénalisent les civils de telle façon qu’elles en viennent à constituer une extension du concept de la guerre et doivent donc être elles aussi appréciées de cette manière. Nous savons en tout cas que quand la diplomatie échoue, ce sont surtout les civils qui souffrent.
Par Beth O. Daponte
Chercheuse à la Carnegie Mellon University (Etats-Unis). Démographe auprès du ministère américain du commerce, Beth O. Daponte a perdu son emploi en 1992, quand sur la question des victimes civiles de la guerre du Golfe elle a contredit M. Richard Cheney, alors ministre de la défense. Elle a ensuite consacré plusieurs articles documentés à ce sujet dont, avec Richard Garfield, « A Case Study of the Impact of Sanctions on the Health of Civilians : Sanctions Against Iraq Prior to the 1991 Persian Gulf War », lequel fut publié en avril 2000 par l’American Journal of Public Health.
source :
monde-diplomatique.fr
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Tags: histoire